A ton avis: la précarité des artistes

Ni un statut, ni une statue ni un exil : le droit d’écrire, de créer, de vivre.

« Oui, nous le savons. On nous l’a assez répété. Être artiste ne fait pas vivre son homme. »

Deux idées préconçues hantent les nuits des artistes : celle de la réussite de certains d’entre eux (en réalité une infime minorité) collés au box-office, aux émissions télés, compromis jusqu’à l’os et souvent de simple répéteurs, copieurs/colleurs, les artistes entertainment que j’ai du mal d’ailleurs à qualifié d’artiste ; et il y a celle de l’artiste qui doit vivre dans la misère pour faire vibrer ses cordes ou sa plume, l’exemple des artistes morts inconnus et aujourd’hui célébrés. On aime les artistes morts.

Au coeur de ces deux définitions de l’artiste, il y a l’artiste. Celui qui doute, qui invente, qui crée. L’artiste qui a du mal à s’organiser, à s’intégrer, l’artiste peu ou mal entendu. L’artiste qui n’est ni heureux ni malheureux de sa condition car il crée. Un acte souvent envié par ceux qui ne le sont pas. Pourtant, aujourd’hui, le mot artiste est collé à tout : au sportif auteur d’un beau goal, au collectionneur de boîtes d’allumettes, à l’homme (ou la femme) politique capable d’abattre ses ennemi(e)s. L’art serait entre toutes les mains, sur tous les nœuds de papillon.

Un artiste, pour avoir droit au chômage (le chômage est-il compatible à la vie d’artiste ?) doit prouver qu’il a déjà eu des contrats. Des contrats ! L’artiste d’aujourd’hui doit, pour être reconnu comme tout citoyen, avoir signé des contrats. Il s’agit donc d’artistes contractuels. En vingt ans de carrière, je n’ai jamais vu passé sous mon nez un contrat lié à mon art. Dois-je, pour continuer à survivre, chercher désespérément des contrats ? Existe-t-il une liste de donneurs de contrats ? (par contre, une liste de donneurs de leçons, je peux vous la procurer).

Certains m’ont dit que j’avais de la chance d’être publié. La publication portée en trophée ! L’écriture d’un roman : deux ans. Chercher et trouver un éditeur : deux ans. Et un an après sa sortie se rendre compte que presqu’aucun média n’a parlé de ce livre (parce que vous êtes belge), que vous n’en vendez que cent en Belgique (bonne moyenne), que vos droits d’auteur s’élèvent à 0,30€ par livre et que 11,70 € (la différence entre le prix de couverture et les droits d’auteur) sont distribués à l’industrie du livre (éditeur, diffuseur, imprimeur,…).

0,30€, c’est le montant que je donne à chaque fois que je vais pisser aux toilettes du cinéma de la Place de Brouckère.

Alors, à l’instar de beaucoup d’artistes belges, on quitte la Belgique. On entend à gauche et à droite ces mêmes formules magiques « Nul n’est prophète en son pays » ou « Un artiste voyage pour se ressourcer.. ». Ce qu’on ne dit jamais c’est que l’artiste belge quitte la Belgique parce qu’il n’est pas écouté, pas vu, pas lu, parce qu’il est dénigré, insulté parfois, conspué et ignoré toujours.

Je suis donc au Brésil où ma dernière pièce de théâtre a été jouée (sans l’aide du C.G.R.I. bien sûr mais de l’Ambassade de France – le montant global de la production de ce projet était de 2.000 € !!). Je suis appellé au Maroc pour y monter d’autres projets, en France aussi et au Québec. Pendant ce temps, la Communauté Française de Belgique fait la sourde oreille. Je suis belge, publié en Belgique aux Editions Labor, et je ne suis même pas repris dans le catalogue des écrivains belges. J’envois des demandes de bourse d’écriture qui me sont renvoyées avec toujours le même mot gentil et mièvre. D’autres artistes, d’autres écrivains, partent à Paris ou à Lille.

Je reçois des échos d’éditeurs qui ferment leurs portes à Bruxelles, d’autres qui se rachètent des parts. Monopoly. Ils disent que les gens ne lisent plus. Faux. Cette industrie veut vendre plus, plus facilement, à moins coût. Ils jouent le jeu avec des médias qui ne s’amusent pas à perdre leur temps avec une culture régionale ou nationale qui rapporte peu vu la petitesse du Royaume. Les grandes maisons d’édition, ceux qui ont le pouvoir de l’argent, envahissent les librairies, les achètent. Le librairie devient rayonniste étalagiste. Les diffuseurs deviennent des transporteurs. Le rendement passe avant le livre. Mieux vaut vendre des millions de livre d’un même auteur qu’un livre de millions d’auteurs. On appelle ça la pensée unique. La culture avachie. Pas vraiment digne d’un pays qui se prétend civilisé. C’est sympa d’écrire que 24 éditeurs sont soutenus, que 79 organismes sont soutenus, que 42 bourses aux auteurs sont données par la Communauté Française de Belgique. Pour quels auteurs, quels livres, quels éditeurs, quels organismes ? J’aimerais connaître les noms, les noms des membres des commissions qui octroyent ces bourses. Plus de transparence. Un renouvellement dans ces commissions. Une écoute sur toute la littérature pas seulement la littérature élitaire ou régionaliste.

L’industrie du livre n’est pas en faillite : ces mouvements ne sont que de la poudre aux yeux pour cacher une autre réalité : les écrivains s’organisent, se plaignent, veulent plus de reconnaissance.

Les écrivains protestent car ils sont tombés dans la précarité la plus totale. Ils sont sous-payés et ont leur promet toujours des jours meilleurs. Mais beaucoup d’entre eux – même âgés – vivent chez des amis ou des parents, ont du mal a terminer leur mois, sont obligés de travailler à mi-temps comme si leur travail d’écrivain n’en était pas un. Je parle ici des écrivains, mais que dire des peintres, des musiciens ou des comédiens ?

Ce ne sont pas des sommes astronomiques dont les artistes ont besoin (en Belgique on considère toujours que la construction titanesque d’un théâtre va servir l’artiste – il ne sert que les entreprises de construction et les politiques), ni de grands théâtres ni de beaux espaces-trophés. Nous avons besoin d’une politique pour que l’artiste belge ou de passage en Belgique soit au cœur de cette politique et pour qu’il puisse tout simplement exercer son art. Qu’il ne soit pas empêché avant de l’exercer. Une politique d’aide aux artistes et aux associations simplifiée, une politique de bourses plus souple. Et surtout plus de transparence dans l’attribution de ces bourses. Une dépolitisation des espaces culturels communaux. Un coût moins élevé pour la location d’espaces (est-ce normal de payer 700 € par soir à l’Espace Senghor ?). Une politique de l’édition belge en Belgique (plus d’espaces dans les librairies, à la RTBF, et dans les médias) et à l’étranger. Et surtout lorsque je me présente au secteur théâtre de la Communauté Française de Belgique qu’on ne me demande pas si j’ai fait le Conservatoire car, vous comprenez, pour faire du théâtre il faut être professionnel et de toutes façons si vous remettez un projet maintenant, vous comprenez que c’est pour le monter dans deux ans. Et, croyez-moi, il y a tellement de théâtre à Bruxelles que ça tue le théâtre….

Et bien non, j’ai monté une demi-douzaine de pièces dans le monde, j’ai écrit quatre romans publiés et une centaine de textes et je n’ai fait ni le Conservatoire, ni l’Université. Car un artiste n’a pas toujours besoin d’école pour faire vivre son art, n’en déplaise à certains. Et beaucoup admettent qu’aujourd’hui pour un auteur, monter sa propre pièce en Belgique est tellement kafkaïen … qu’il préfère renoncer. Et bien non, une pièce peut-être montée en 3 mois, et bien non, le théâtre ne tue pas le théâtre.

Madame la Ministre, c’est faux de dire que la culture a un coût. Ce qu’il faut, c’est une politique d’ouverture, d’hospitalité et non de prestige. Mieux répartir l’argent pour que tout artiste puisse au moins créer.

Ni un statut, ni une statue ni un exil : le droit d’écrire, de créer, de vivre.

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